DES NOMS ET DES VISAGES

Les listes de noms et les séries de visages associent l’intimité individuelle et la puissance du collectif. Des murs entiers en sont recouverts et couvrent bientôt le monde. Ce sont des documentssouvenirs de familles disparues durant la Shoah, sous la répression des dictatures sud-américaines, lors du génocide khmer ou de celui des Tutsis et des Hutus... l’énumération serait longue.

Jadis, les civils vaincus sans avoir combattu pour aucune cause, ni révolutionnaires, ni résistants, ni révoltés, n’avaient pas droit à figurer sur les monuments publics - un souvenir, portrait ou photo, subsistait dans l’espace privé. Les monuments étaient unanimement dédiés aux personnages célèbres, aux héros, aux militants. Le XXe siècle a enregistré un changement, un glissement de sens et de valeurs.
Ainsi, après les alignements de noms sur les monuments aux morts de 14-18, les rangées de croix des première et seconde guerres mondiales, il reste des noms et des visages qui semblent vouloir nous dire plus. Les civils victimes d’atrocités répondent aux soldats morts pour la patrie. Ils leur répondent sans vraiment dialoguer avec eux.
Si le nom comporte, semble-t-il, quelque chose de figé, bien qu’il soit destiné à se transmettre (sauf quand c’est une famille tout entière qui a disparu), en revanche, le visage est comme porté par quelque chose d’animé. Une tension qui lui donne souvent, sous notre regard, un air familier, comme s’il était prêt à nous dire un mot.

Entre ses significations religieuses et ses usages anthropométriques, le visage détient une force iconique qu’aucune autre image ne semble égaler. Il dit l’absence par la représentation d’une présence - puissance du regard qui troue la face.

Bien sûr cette force est potentiellement un enjeu. Un enjeu moral. Le visage polarise les émotions. Pour cela, il peut être frappé par un interdit iconoclaste. Exposé ou effacé, il s’offre à la sacralisation, mais recèle tout autant l’ambiguïté. Qui dit que le persécuteur n’a pas un visage qui nous ressemble ?

Il y a un enjeu esthétique du visage. C’est de l’émotion, sinon facile, du moins assurée pour le plus grand nombre. Il suffit alors d’un regard pour que le visage perde sa singularité et ne soit plus que la reproduction du visage comme stigmate. Certains, pourtant, résistent à cette fatalité qui voudrait que le visage finisse en cliché stérile.

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