VICTIMES AU PRÉSENT
La représentation humanitaire de la victime est le produit du croisement des quatre champs humanitaire, journalistique, photo-journalistique et publicitaire. C’est à partir de la combinaison des productions visuelles et des discours de ces champs que s’instituent les standards de cette représentation.
La représentation humanitaire de la victime civile se généralise à partir des années 1980. Néanmoins, ses codes ont été expérimentés dès le début des années 1920 : ce sont les films courts réalisés sur la famine de 1921-1922 en Ukraine dans l’intention de saisir la conscience du spectateur. Mais les organisations humanitaires n’étaient pas soutenues alors par le système médiatique qui couvre aujourd’hui la planète. La situation change durant la guerre du Biafra (Nigeria) quand, au début des années 1970, une véritable campagne de communication télévisuelle inonde les écrans de petits Africains le ventre gonflé par la faim. Au même moment, les dénonciations politiques de la guerre du Vietnam retournent l’opinion contre les forces « impérialistes ». Mais, en quelques années, l’argumentation spécifiquement politique des journalistes devient humanitaire : l’engagement se déplace.
Très vite les organisations non gouvernementales (ONG) s’allient à la presse, au journalisme télévisuel et au show-business pour interpeller les Occidentaux et leur lancer des appels aux dons. En moins de dix ans, l’humanitaire dépasse ses acteurs. Il devient une véritable idéologie, produisant la vision d’un monde déshérité qu’il vient secourir. La victime civile est le centre de son action sur le terrain comme sur les écrans.
Un dernier acteur entre enfin en jeu : la publicité, et la boucle de la communication est bouclée, tous les animateurs de l’espace public sont désormais mobilisés pour défendre la cause humanitaire. Les politiques eux-mêmes y participent, sachant que cela redore leur blason aux yeux d’un public qui croit de moins en moins en eux.
Des modèles de victimes sont adaptés à la « cause » : l’enfant, la mère et l’enfant, ou la femme seule - autant de symboles de la vulnérabilité. La publicité humanitaire représente peu d’hommes, sauf s’ils sont malades ou vieillards, décharnés - analogie souvent intentionnelle de la part des publicitaires avec les prisonniers des camps de concentration. En revanche, la femme est sur-représentée. Mais à l’instar des publicités strictement commerciales, elle reste un objet de soumission ou, en tout cas, son image reproduit un modèle traditionnel de fragilité à la fois maternelle et passive.
Au tournant des années 1990, un discours émanant des humanitaires eux-mêmes, de journalistes et de photographes commence à dénoncer la victimisation spectaculaire des populations en danger. La représentation intègre cette critique, certains acteurs en tiennent compte, d’autres provoquent le scandale. Dans tous les cas, la victime reste passive.