Aujourd’hui, il n’est pas de violences collectives, qu’elles soient historiques, politiques ou
« naturelles », dont les victimes civiles ne soient rapidement présentées sous le signe de la
mémoire ou de l’humanitaire.
Cela paraît évident à tous qu’il faille ne pas laisser dans l’oubli ceux qui ont souffert
d’injustices. De même, il est évident qu’il faille les secourir au plus vite, le plus efficacement :
on défend les valeurs et les actions d’assistance. On les revendique. On entretient les
mémoires, ne serait-ce, entend-on, que pour que ça ne se reproduise jamais plus. On
critique aussi les médias qui inondent nos écrans d’images souffrantes.
Mais s’est-on rendu compte que, pour ce mouvement de compassion et d’hommage, la
représentation des victimes était aussi importante que la victime elle-même ?
Aujourd’hui, il n’y aurait ni mémoire, ni humanitaire, sans qu’ait lieu en permanence une
mise en représentation des victimes. Cela se fait suivant des codes et avec des références
qui, la plupart du temps, n’ont rien à voir avec la victime réelle dont il est question.
C’est l’histoire de cette Algérienne, saisie par le photographe après le massacre de
Bentalha, qui a fait le tour du monde des couvertures de presse parce qu’elle incarnait une
mater dolorosa dont les significations religieuse et artistique sont étrangères à elle-même
comme à sa culture.
Ces codes, ces références, ces stéréotypes sont dominés par des logiques de répétition. C’est
pourquoi vous retrouverez à plusieurs reprises les mêmes clichés... ce qui n’empêche pas
ces clichés de voyager dans des décors différents.
Cette exposition interroge non des phénomènes exceptionnels, mais les habitudes visuelles
que nous partageons. Comment le regard que nous posons sur une image de victime s’est-il
construit ? Il a été nourri par le savoir de la culture de notre temps : les camps de
concentration dont nous connaissons surtout la libération et ses avalanches de cadavres, les
grandes actions humanitaires qui ont produit, à leur insu probablement, une vision humiliée
de l’exotisme - pendant miséreux de nos dépliants touristiques. Le tout élevé sur le sol de
l’iconologie catholique, ses christs souffrants, ses mères en douleur, à la tentation desquels
quantité de photographes, même de renom, n’ont pas échappé.
Ainsi quand on croit regarder un spectacle inouï, on ne fait que voir l’organisation savante
avec laquelle s’est construite notre imagination de la souffrance et de l’injustice.
Cette exposition veut placer le débat au-delà des polémiques. En effet, réduire la visibilité des victimes à de l’instrumentalisation, de la manipulation ou de la censure, revient à se limiter à des pratiques qui, certes, existent, mais ne permettent pas de rendre compte des rapports culturels et émotionnels que l’on entretient aujourd’hui avec les victimes. De même, réduire cette visibilité à des pratiques publicitaires, à une machinerie journalistique ne s’alimentant plus qu’au carburant des catastrophes, revient à négliger la signification de la souffrance dans la palette de nos sensibilités.
Et l’actualité ? les Twin Towers ? l’Irak ? le tsunami ? Londres ? l’ouragan Katrina ? Ce qui est présenté ici n’est pas surl’actualité. Ce serait même (presque) contre l’actualité. Il s’agit de mettre au jour quelques-unes des logiques de représentation qui conditionnent notre vue, de dégager les nervures et les articulations de ces corps en image. Et de se demander ce que l’on voit lorsqu’on regarde une victime.
Cette exposition se déroule en quatre temps. Vous découvrirez d’abord la place qu’y tiennent les VICTIMES AU PASSÉ. Il s’agit de la construction de la mémoire concentrationnaire et de son déploiement aussi bien dans les imaginaires individuels que sur les scènes culturelles et médiatiques de l’actualité. Vous rencontrerez ensuite les VICTIMES AU PRÉSENT. Là, les victimes se montrent telles qu’elles sont produites par les humanitaires, les journalistes et les publicitaires. Alors, il est temps d’arriver aux VICTIMES D’AUJOURD’HUI et de retrouver comment les représentations des victimes du passé et du présent cohabitent dans le paysage que nous avons quotidiennement devant les yeux... et dans la tête. Enfin, ce sont DES NOMS ET DES VISAGES qui vous feront face. Les noms et les visages des victimes participent-ils toujours des mêmes logiques standardisées que l’on a mises en évidence dans les précédentes sections ?